Rodrygo

« C’est difficile parce que trop facile »

écrit par Antoine Bourlon et Thymoté Pinon ⸱ à Madrid ⸱ photos de Alexis Réau

Il a son ukulélé, sa piscine, son « Brésil à Madrid ». C’est l’histoire d’un joueur issu de l’État de São Paulo, exceptionnel pourvoyeur de talents, qui atterrit à 18 ans dans le plus grand club du monde.

La reprise n’était plus très loin pour Rodrygo, en ce début de juillet ensoleillé, et il l'avoue de lui-même : « J'ai hâte. » Il faut dire que les émotions qui viennent de le traverser ont un goût de reviens-y : dans les semaines qui précèdent notre visite, le Brésilien de 21 ans a marqué un but sublime en quart de finale de Ligue des champions face à Chelsea ; mis un doublé face à Manchester City en demies, deux buts que l’enjeu a rendu somptueux ; soulevé sa première C1 et remporté, aussi, sa deuxième Liga.

Alors les vacances commencent à se faire longues. 
au bord de sa piscine, on l’invite à disserter sur sa condition de jeune footballeur.

Comme un échantillon de normalité, il fut amusant, ensuite, de le voir s’emparer de son ukulélé, et c’est tout cela que l’on était venu comprendre : la vie paranormale de jeunes gens riches, célèbres et peu préparés, habités par une flamme et un talent qui les isolent du commun des mortels. Il y a cette passion enfantine en eux, l’envie aussi qu’elle ne devienne jamais plus que ça, et puis une forme d’innocence, de spontanéité, dont savent se parer les gamins de cette génération. « Le ukulélé, j’ai commencé pendant le confinement », rigole Rodrygo ; et l’intendant de la maison, brésilien lui aussi, d’enchaîner : « On jouait avec des amis, moi je chantais, et Rodrygo a dit : "Moi aussi j’ai envie de jouer." Comme il est très intelligent et qu’il apprend vite, il est devenu bon. » Tout va extrêmement vite chez Rodrygo. Mais jamais trop, assure-t-il.

L’âge qu’il avait lorsqu'il signa son premier contrat avec Nike. À l’époque, un record.
En Ligue des champions, il marque ou fait une passe décisive toutes les 71 minutes.

« c’est une conquête permanente pour se faire une place. Il faut écrire une nouvelle histoire tous les jours. On ne s'imagine pas à quel point, dans la tête de tous ces jeunes, c'est une folie »

Son père, Eric, ancien défenseur de première division brésilienne

Rodrygo, lui, assume les travers de cette existence singulière, car il y a trop de belles choses à vivre aussi. Dans un espagnol parfait, teinté d’un accent joyeux du Brésil, on a découvert un personnage solaire et rêveur. « On y va ? », lança-t-il bien installé sous son parasol. Il avait du temps et le sourire. « Bienvenue chez moi ! »

« Imaginons que tu es encore au Brésil, avec tes amis, jeune. Raconte-nous ces scènes.

Ce que je garde de ça, avant tout, c'est que c'étaient de bons moments. Être avec mes amis et jouer dans la rue. Du jeu pur, sans préoccupation ni pression. Si je le pouvais, j'aimerais y être encore. J'ai grandi à Osasco, São Paulo, jusqu'à mes dix ans, avant de rejoindre Santos pour le football. On jouait Rua do Barranco. Ce n'était pas son nom "officiel", mais on disait ça (en traduction littérale, la rue du ravin). C'est ce que les petits Brésiliens veulent : jouer au foot et rien d'autre. Ça peut être dans la rue, au futsal, sur un grand terrain… On s’en fiche. Je jouais avec les plus grands, toujours, et ils me disaient : "Toi, tu as quelque chose." Les gens te font rapidement comprendre que tu as un don, du talent et peut-être un futur dans le football.

« on se retrouvait avec un ballon et puis "qui vivra verra". On était heureux dans cette rue »

C'est vrai que tu disais vouloir être le meilleur du monde ?

J'étais un peu fou, non ? (rires) C'était un rêve... Non, plutôt : c'est toujours un rêve. Ce n'est pas ma priorité, je ne cherche pas ça, mais je fais les choses comme il faut et, peut-être qu'un jour, ça arrivera. J'étais déjà fan du Real, petit. Imaginez le bonheur que c’est d'y être aujourd'hui. C'est le Real Madrid, quand même. Un jour, mon père, qui était joueur, m'avait ramené d'Allemagne un maillot du Real. J'avais six, sept ans, quelque chose comme ça. C'est le premier maillot d'une équipe étrangère que j'ai eu. J'adorais Cristiano Ronaldo. C'est comme ça que tout a commencé avec ce club.

Comment c'était d'être le "fils de" ?

J'étais toujours fourré avec lui. On s'est séparés lorsque j'ai rejoint Santos. J'étais toujours avec ma mère mais c'est vrai que j'étais toujours "le petit d'Eric". Mais tout le monde a vite vu que j'avais du talent. Je suis devenu Rodrygo. Au début, Rodryguinho ! J'ai conscience que tout ça m'a aidé.

« J'ai connu le monde pro avant les autres, d'une certaine manière, comme un petit professionnel. J'ai capté les choses avant et comment il faut réagir. Lorsque ç'a été à mon tour, je savais »

Il m'a fait vivre tout ce que je devais savoir. J'arrive, grâce à ça, à faire le tri entre ce qui est bon et ce qui est mal. Ma mère aussi, et ça crée un environnement sain où tout le monde me conseille. Tout est plus facile pour moi. Mais il ne faut pas croire que ça l’est toujours. Être si jeune, arriver et jouer au Real Madrid, avoir tout à portée de main, ce n'est pas si évident. Il faut garder la tête à l’endroit.

Et comment était-il, du coup, le petit Rodryguinho ?

Il ressemble à celui que je suis aujourd’hui (rires). J’aime avant tout marquer des buts et dribbler. C’est mon football. J'étais déjà comme ça petit. Et, au-delà de ce que je suis, c'est aussi ce que j'ai envie d'être. C'est un truc auquel je pense tous les jours. D’ailleurs, j’adore imaginer mes buts la veille, me dire que je vais en marquer un, deux, trois. Et ça marche. Pas toujours, mais ça marche.

« Mon jeu, je le décrirais comme ça : la tête froide, le corps brûlant. C'est tout moi »

La tête froide pour penser correctement, être lucide, savoir ce que je dois faire ; et le corps brûlant pour être actif en permanence, rapide, faire les choses, être décisif.

Comment as-tu rejoint Madrid ?

Le Real est arrivé en dernier, il y avait d’autres clubs avant, mais quand j’ai vu ce nom, j’ai arrêté de penser au reste. Je voulais seulement jouer ici. C’est un peu fou, tout ce qui peut arriver, toutes les sollicitations, mais c’était assez clair pour moi : je voulais le Real. Au début, on est parti avec peu de monde : mon père, ma mère, ma sœur et c'est tout. Rapidement, je me suis senti assez seul... On a décidé de faire venir deux amis, qui vivent toujours avec nous.

« Je ne suis pas quelqu’un qui pense toute la journée au football »

Il me faut d'autres choses pour exister, j’ai besoin d'un environnement agréable à la maison. C'est mon Brésil ici. (rires) Ça m'a manqué, au début. Depuis, il y a toujours un peu de monde qui fait des allers-retours entre le Brésil et Madrid. C’est très bien comme ça. On a nos World Cup 2022, nos barbecues, nos grandes discussions... C'est un petit truc, mais parler ma langue à la maison avec beaucoup de monde, ça me fait me sentir chez moi. C'est le truc que j'aime le plus : on s'assoit, on mange, on profite et on parle longtemps.

En quoi avoir Vinicius Jr et Eder Militão ici, ça aide ?

Ce qui est marrant, c'est qu'on est tous très copains et que mes amis sont devenus amis de leurs amis. On se retrouve tous ensemble. On a recréé notre Brésil à Madrid. On a nos groupes sur WhatsApp pour nous organiser. "On fait quoi et où ?" Et vamos !

« Avec les Français aussi on s'entend bien ! Camavinga, c'est un Brésilien (rires). Il passe sa vie avec nous. Il apprend un peu le Portugais. Il parle bien, il sait plein de trucs ! »

Et en dehors du foot ? On a cru voir ici une salle de gaming...

(Il se retourne et montre du doigt les différentes parties de sa maison) Les World Cup 2022 vidéo, c'est vrai que j'y joue pas mal. On a installé un panier de basket juste là aussi. J’ai plein de trucs. Ping-pong également ! Je suis très, très bon. Meilleur qu'au foot. (sourire malicieux) Il faut que je pense à m'entraîner pour les prochains Jeux olympiques. Plus sérieusement, il a fallu aussi que je m’adapte à la vie locale. Madrid, c’est une ville top, on y mange bien, c’est l’endroit parfait pour moi. Il a juste fallu s’adapter à l’hiver. J’avais mal aux pieds, la tremblote, impossible de jouer. Mais il y a pire que Madrid…

Qu'est-ce qu’on t'a vendu quand tu es arrivé ?

Le club croyait en moi dès le début, mais personne ne s'attendait à ce que ça marche aussi vite. Les dirigeants du Real m'avaient dit que j'irais de suite en équipe première, que c'était le plan, mais que s'il y avait besoin, j'irais un peu jouer avec le Castilla. L'idée, c'était que je joue sans interruption. Mais ç’a tellement bien marché dès le début que, le Castilla, finalement, je l'ai très peu connu. Trois matchs. C'est allé très vite ! Mais ça n'a pas toujours été simple. Un jour, je joue contre Osasuna, je marque mon premier but avec le Real en Liga. Je me dis que ça y est, j’ai gagné ma place, au moins sur le banc. Tu parles... (rires) Le lendemain, j'étais avec le Castilla et je jouais encore avec eux trois jours plus tard. Pareil, un mois plus tard, je mets un triplé face à Galatasaray en Ligue des champions. Encore une fois, je me dis que le prochain match, je joue ! Et bien non (il se marre encore). Honnêtement, j'avais du mal à le comprendre parfois. Ce n'est pas toujours évident. Mais je crois que ce sont des choses qui, au final, doivent se passer. Pour qu'après tout fonctionne.

En quelques mois, tu passes de pépite brésilienne que tout le monde veut voir jouer à un talent parmi d’autres. C'est ainsi dans un tel club…

« J'ai toujours été la star, le meilleur joueur de l'équipe dans laquelle j'étais »

Au Brésil, on me portait aux nues. Et là, tu débarques dans le plus grand club du monde et tu redémarres de tout en bas. C'est tout à fait normal, il faut juste vivre avec ça. Et ça prend du temps. Depuis, chaque jour, j'ai le sentiment d'être un tout petit peu plus important pour ce club. C'est comme ça que ça marche. Vous avez vu les Golden Dafa Casino qu'il y a ici ? Karim Benzema, Luka Modric, Toni Kroos... J'étais le petit gars, un énième jeune. Mais je n'ai jamais douté. J'ai confiance en moi. Je savais que ça serait une question de temps. Et la suite, c'est que j'ai joué...

En quoi la confiance de Zidane, Ancelotti ou Florentino Perez a changé la donne ?

On se sent tout petit face à eux. On se dit qu’ils ne s’intéressent pas aux jeunes, qu’ils ne vont pas faire trop attention. Mais c'est tout l'inverse.

« On parlait beaucoup, surtout avec Zizou. Il me disait : "Tranquille, tu es très jeune mais un jour, tu joueras. Et tu joueras beaucoup" »

Il fallait rester calme. C’était surtout ça, son conseil. Ancelotti est sur la même ligne. Il est sans cesse en train de me conseiller sur ceci, cela, ce que je peux améliorer. C'est une question de tempérament aussi. Il y a beaucoup de jeunes qui veulent éviter tout ce processus. Ils veulent partir, découvrir un nouveau club, veulent tout tout de suite. J'ai toujours eu le sentiment qu'il n'y avait rien de mieux pour moi que le Real. J'apprends avec les meilleurs. Maintenant, j'ai gagné la Ligue des champions, n’est-ce pas ? (rires) Ce n'était pas une trop mauvaise voie à suivre...

Vous étiez plusieurs dans le même bateau…

Ce qu'ils m'ont dit, ils l'ont dit à Vini également. C'est comme ça que ça marche ici. Arriver à Madrid, ce n'est pas facile. Y arriver, dans un premier temps, et encore plus s’y imposer. Zizou, Ancelotti, Florentino... Ils nous parlent et ça facilite les choses. Et si tout se passe bien pour nous deux désormais, c'est aussi grâce à cela. Florentino, il est un peu impressionnant, mais il est toujours à nos côtés. Il passe lors des mises au vert, que ce soit avant les matchs de Ligue des champions ou de Liga, et il parle avec tout le monde. Il peut discuter de tout. Il te demande si tu vas bien, si ta famille a besoin de quelque chose.

À quel point le club t'aide-t-il dans la vie quotidienne ?

En tout. Si j'ai besoin de quelque chose pour la maison, on a un contact permanent, je l'appelle et il me dit : "Ok, je vais appeler telle personne et elle arrive." Si j'ai besoin de voyager, c’est pareil. N'importe quoi, je peux demander. Il y a Juni Calafat (directeur du recrutement) qui est toujours avec nous, et avec lequel les relations dépassent le cadre du sport. Il est devenu un grand ami. Il aide tout le monde, peu importe d'où tu viens, du Brésil ou non, pour que tu t'adaptes bien. Le club a signé pas mal de jeunes et c’était important aux yeux du club. On vient tous d'un peu partout. Il y a Lunin, qui est ukrainien ; Camavinga, qui est français ; Valverde, qui est uruguayen ; il y a nous, les Brésiliens.

« le club fait en sorte que tout se passe bien pour tout le monde. Aujourd’hui, je suis très tranquille et j’ai l’impression de n’avoir que des gens bienveillants à mes côtés »

L'avantage, c'est que tout est cadré. Par exemple, j’ai mon physio personnel ici, Marcel, qui est en contact permanent avec le staff. Tout est programmé et les planètes sont alignées pour que ça se traduise en positif. Il y a un vrai suivi minutieux, sur mon poids par exemple. J’ai un chef à la maison également.

Qui sont ceux qui vous ont le plus aidés ici ?

Les Brésiliens, surtout. Marcelo, Casemiro, notamment, et aussi Vini. Il est arrivé avant moi et j'ai suivi ses traces. Mais en réalité, tout le monde t'aide. Luka Modric, c'est un crack. Je suis très fan de lui. Il a toujours eu un petit mot à mon égard, un petit conseil distillé dans l'intimité. Il y a une phrase qu’il m’a dite, que je garde toujours en tête :

« Quand j'ai le ballon, attaque l'espace. Tout le temps ! »

Et regardez ce qu'il s'est passé contre Chelsea… J'ai suivi ses consignes et on s'est qualifié. C'est un bon exemple de ce que Luka apporte. Il me parle sans cesse et j’en tire toujours quelque chose de bon.

À quel point faut-il faire le tri quand on est jeune ?

On ne peut pas faire confiance à tout le monde. Mais je crois que, tout autour de moi, au moment où on parle, je n'ai que des bonnes personnes. C'est pour ça que ça marche aussi. Ce n'est pas de la chance, ça non plus. Je n'y crois pas trop. Décider de ton entourage, de ce qui est bon ou non, c'est aussi du travail. Ça ne tombe pas du ciel. On parle tout le temps, avec mon père, des gens qui nous entourent. Que ce soit les gens qui travaillent sur les aspects économiques, mon image, mes agents... On fait régulièrement le point sur les gens qui sont proches de notre cercle.

Il y a des choses que, jusqu'ici, vous auriez aimé faire différemment ?

Je regrette juste de ne plus pouvoir sortir dans la rue comme un garçon "normal". Je sais que c'est devenu impossible ou presque.

« Nos jeunesses ne sont pas normales »

On veut faire ceci, ça fait une émeute ; on veut aller là, ce n'est pas conseillé. C'est devenu notre vie quotidienne. Mais je ne changerais pas grand-chose. Si j'ai tout ça, c'est que je l'ai voulu. J'ai une vie superbe. C'est juste que ce n'est pas tous les jours facile. C’est difficile car, justement, on obtient les choses trop facilement. Ça peut faire perdre la tête.

Mais heureux, quand même ?

« énormément. Et, chaque jour, je cherche à l'être un peu plus »

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